Un cadeau... vraiment?
Série leadership africain - Le port, clé en main
Deux puissances veulent votre côte. L’une pose des conditions qui vous agacent ; l’autre offre vite, beaucoup, et ne demande rien. Rien : c’est le prix le plus élevé qui soit, et c’est celui qu’on ne voit pas.
Il fut un temps où vous frappiez à une seule porte, et où l’on vous faisait attendre. Ce temps est fini. Aujourd’hui, on vient à vous : plusieurs puissances, venues de plusieurs horizons, s’intéressent à votre pays, à votre côte, à ce que vous avez sous le sol et au bord de la mer. On vous invite, on vous reçoit, on vous courtise. Vous n’êtes plus le demandeur ; vous êtes le courtisé. Et c’est une position enivrante, dont il faut se méfier comme de toutes les ivresses.
Deux prétendants, ce mois-ci, sont sérieux. Le premier avance lentement. Il veut des études, des garanties, des comptes ; il pose des questions sur la manière dont l’argent sera dépensé ; il parle de transparence, de dette soutenable, de règles, et tout cela vous agace, car tout cela est lent, et vous avez, vous, un pays pressé. Ses conditions vous semblent une méfiance, presque une insulte. Vous sortez de ces réunions fatigué, avec le sentiment qu’on vous traite en élève.
Le second est tout le contraire, et quel soulagement. Il avance vite ; il ne pose pas de questions gênantes ; il ne parle ni de dette ni de règles. Il vous offre le port dont vous rêvez — les quais en eau profonde, les grues, l’entrepôt, la route qui y mène —, clé en main, construit par ses hommes, financé par lui, presque sans papier. Et quand vous demandez, prudemment, ce qu’il attend en retour, il sourit et dit : rien. L’amitié entre nos peuples. Un partenariat. Rien.
C’est ce mot-là, ce « rien », qu’il faut apprendre à entendre, car il est le plus cher de tous. Celui qui vous impose des conditions vous dit son prix ; vous le voyez, vous pouvez le discuter, le refuser, le tenir. Celui qui ne demande rien ne vous dit pas son prix — ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en a pas ; cela veut dire qu’il le prélèvera plus tard, au moment de son choix, sur un vote aux Nations unies, un contrat minier, un droit d’escale pour ses navires, un silence quand il faudra parler. Ce qui ne se paie pas en conditions se paie en dépendance ; et la dépendance, on n’en connaît le montant que le jour où l’on veut, pour une fois, dire non.
Car voici ce que le port clé en main ne montre pas. Une fois les grues montées, ce n’est pas fini : c’est là que tout commence. Le même groupe qui a monté le financement a fait les études, construit les quais, fourni les portiques... et c’est lui, encore, qui exploite le terminal et l’entretient. Il attribue les postes à quai ; il organise les escales ; il fixe une part des conditions ; il voit passer, jour après jour, quelles marchandises entrent, quels navires accostent, quels flux sont vitaux pour vous. On ne vous a pas donné un port : on vous a installé chez vous un partenaire qui connaît votre côte mieux que vous, et sans qui elle ne tourne plus. Le cadeau qui ne demande rien demande, en réalité, la seule chose qui compte : que vous ne sachiez jamais faire sans lui.
Et il y a pire, que l’on découvre plus tard. Un quai en eau profonde, des ateliers de réparation, des entrepôts sécurisés, ne servent pas qu’au commerce ; ce qui accueille un porte-conteneurs peut accueillir un navire de guerre. Vous avez signé pour du fret ; vous vous réveillez, des années après, avec, à votre porte, une présence que vous n’aviez pas invitée, et que vous n’avez plus les moyens de prier de partir. Le port était une affaire d’économie ; il est devenu une affaire de souveraineté, et vous n’étiez pas dans la pièce quand cela s’est décidé... ou plutôt si, vous y étiez, le jour du « rien ».
Parfois, le « rien» est bien écrit, sous une autre forme, mais ailleurs.Le cadeau n'en est pas un. Il ne l'a jamais été.
Il ne s’agit pas de choisir l’un contre l’autre, ni de faire de l’exigeant un vertueux et du généreux un félon ; ce serait remplacer une naïveté par une autre. Celui qui pose des conditions défend ses intérêts, lui aussi, et ses règles peuvent vous étouffer ; celui qui offre tout n’est pas un ennemi, il joue sa partie, et cette partie n’est pas la vôtre. Il ne s’agit pas de vertu ; il s’agit de lucidité. La question n’est jamais « lequel m’aime » — aucun ne vous aime, chacun se sert — mais « lequel me laisse, dans dix ans, plus maître de ma côte qu’aujourd’hui ».
Alors vous ne prenez pas l’offre facile, ou vous ne la prenez qu’à vos conditions à vous — non les siennes, mais celles de l’exigeant : les vôtres. Vous exigez que vos entreprises bâtissent une part de l’ouvrage ; que vos ingénieurs et vos dockers apprennent à tenir le terminal ; que l’exploitation revienne à vous, ou à une société mêlée, dans un délai écrit ; que le contrat dise, noir sur blanc, ce qui accostera et ce qui n’accostera jamais... même quand on vous jure qu’entre amis c’est inutile, surtout quand on vous le jure. Vous acceptez d’aller moins vite pour rester plus libre. Vous préférez le port qui vous coûte à celui qu’on vous donne, parce que ce qui vous coûte vous appartient, et que ce qu’on vous donne vous tient.
Cela a un prix, et il faut le regarder en face. Le prétendant généreux, éconduit ou tenu à distance, ira construire son port chez le voisin, plus vite, plus grand ; et l’on vous montrera ce port voisin en vous demandant pourquoi vous, vous n’avez pas su l’obtenir. Votre peuple, qui voit les grues et non la dette cachée, vous trouvera peut-être orgueilleux, ou incapable. Rester souverain, c’est parfois passer pour moins habile que celui qui s’est vendu... et le porter sans pouvoir toujours l’expliquer.
Ce que vous gardez, en ne cédant pas à la facilité, ne se voit pas plus qu’une fondation sous un quai : c’est la marge. La capacité de dire non, demain, à celui-là même à qui vous avez dit oui aujourd’hui. Un pays qui doit tout à un seul n’a plus de politique étrangère, il a un propriétaire ; un pays qui a plusieurs partenaires, tenus à distance égale et à conditions claires, garde entre eux l’espace où respire sa liberté. La souveraineté n’est pas de n’avoir besoin de personne ; c’est de n’appartenir à personne.
Le prétendant généreux se lève, un peu froid, surpris qu’on n’ait pas sauté sur une offre si belle. Il vous laisse entendre que la fenêtre ne restera pas ouverte, que d’autres attendent. Vous le raccompagnez avec les mêmes égards qu’à l’autre, car on ne se fait pas d’ennemi d’un homme qu’on n’a fait qu’éconduire. Puis vous retournez à vos dossiers lents, à vos conditions ennuyeuses, à votre port qui mettra deux ans de plus. Il sera moins grand, la première année. Il sera à vous, les cinquante suivantes.




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