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Changer de maître n'est pas devenir libre

il y a 2 jours
5 min de lecture
Pourquoi le virage européen du Canada n'est pas la sortie de dépendance qu'on y voit — et à quelle condition il le deviendrait.

I. La scène

Cette semaine, à Strasbourg, devant le Parlement européen, Mark Carney viendra plaider une « alliance unique » entre le Canada et l'Union européenne. Quelques jours plus tôt, un journal américain avait avancé qu'Ottawa explorait un statut de « membre associé » ; le premier ministre l'a aussitôt démenti — le Canada ne cherche pas à entrer dans l'Union, mais à nouer avec elle un lien d'un genre nouveau, encore à définir. Autour de ce mot volontairement flou se pressent des promesses concrètes : circuler, travailler, étudier en Europe sans visa ; l'investissement « au cœur » ; l'accès, déjà acquis, au programme de défense SAFE, où le Canada est le premier partenaire non européen. Le 20 septembre, il verra Macron à Saint-Pierre-et-Miquelon ; fin octobre, il recevra l'Union à Montréal.


Le commentaire, aussitôt, a tranché : le Canada s'émancipe. Las de l'ombre d'un voisin devenu hostile, il se tourne enfin vers l'Europe, desserre l'étreinte, diversifie. On respire.


Qu'on m'accorde un instant de recul. Dans le premier numéro, j'écrivais que le débat canado-américain se trompe de question — qu'il demande « quel camp ? » là où il faudrait demander « quelle posture ? ». Le voici qui recommence, sous un autre déguisement. Car « se tourner vers l'Europe » n'est une émancipation que si l'on ne s'y adosse pas comme on s'adossait à Washington. Et cela, personne ne le vérifie.


II. Ce qui est réel

Accordons d'abord au geste sa part de vérité, sans avarice. Élargir ses options, c'est réellement réduire sa vulnérabilité — un pays qui n'a qu'un seul débouché, un seul fournisseur de sécurité, un seul interlocuteur, est un pays qu'on tient. Multiplier les appuis, c'est se rendre moins saisissable. À cette aune, le virage a du solide : l'accès à SAFE ouvre les marchés de défense communs ; la mobilité, les minéraux critiques, l'énergie, la promesse de doubler les exportations hors des États-Unis sont autant de portes qui n'existaient pas. Diversifier comme on se couvre — voilà ce que mon premier numéro défendait, et le virage, à ce titre, va dans le bon sens. Il faut le dire aussi nettement que ce qui va suivre.


III. Ce qu'on lui fait dire de faux

Car entre « se couvrir » et « se substituer », il y a tout un monde, et c'est là qu'on fait dire au geste plus qu'il ne porte.


L'Europe ne remplace pas les États-Unis comme garant de la sécurité canadienne. La géographie ne se déplace pas ; NORAD ne se réplique pas ; le parapluie nucléaire, l'intégration continentale, l'échelle même de la puissance américaine n'ont pas d'équivalent qu'une « alliance unique » viendrait fournir. Qui vend le virage européen comme un remplacement vend de la pensée magique.


Et l'Europe, au reste, est un partenaire lent et divisé. Le traité commercial qui lie déjà le Canada à l'Union a mis plus d'une décennie à se négocier, et plusieurs États membres ne l'ont toujours pas ratifié. À Bruxelles, aujourd'hui même, beaucoup préfèrent encore ménager Washington et attendre de voir ce que donneront les élections américaines de mi-mandat. L'Europe, elle aussi, se couvre — et elle se couvre en partie contre nous. Miser le pays sur une alliance encore sans contour, avec un partenaire qui hésite, pendant que la guerre commerciale, elle, est bien réelle et bien présente, ce n'est pas une stratégie : c'est un pari habillé en délivrance.


IV. La couche que nul ne nomme

Reste la question que ni les enthousiastes ni les sceptiques ne posent, et qui décide de tout.

Changer de protecteur n'est pas cesser d'en avoir un. Qu'on adosse la sécurité et la prospérité du pays à Washington ou à Bruxelles, on les adosse encore — on demeure ce que le premier numéro appelait un client. Le virage européen ne libère qu'à une condition : qu'il serve à bâtir la capacité canadienne, non à s'en dispenser. Chercher du financement européen, l'accès aux marchés de défense, la mobilité, peut nourrir une force propre — ou l'ajourner une fois de plus, en offrant le confort d'un nouvel abri là où il faudrait l'effort d'une autonomie.


Car l'autonomie a un prix, et c'est le prix qu'on tait. Un exemple, tiré de la défense, suffit à le rendre tangible : lorsqu'on a comparé, sur les seuls critères techniques, l'avion de chasse suédois au F-35 américain, l'américain l'a emporté sur toute la ligne. Diversifier son armement n'est donc pas gratuit — c'est parfois accepter, sciemment, un peu moins de capacité pour un peu plus d'indépendance. Voilà l'arbitrage que les deux camps escamotent : le pivot croit qu'il suffit de vouloir l'Europe ; l'alliance croit qu'il suffit de rester fidèle. Aucun ne dit ce que l'autonomie coûte, ni ne demande si le Canada est prêt à le payer.


V. La décision

La vraie question, alors, n'est pas « faut-il se tourner vers l'Europe ? ». C'est : ce virage rend-il le Canada plus capable — ou seulement mieux couvert dans sa dépendance ? Élargir ses options est un moyen ; ce n'en est pas le terme. Le terme, c'est la capacité d'agir : n'avoir plus à sous-traiter les conditions de sa propre sûreté, pouvoir dire non parce qu'on a de quoi le dire.


C'est une décision de posture, non de destination. Et c'est une décision qu'un flou soigneusement entretenu permet d'esquiver : tant que l'« alliance unique » reste sans contour, elle promet à chacun ce qu'il veut y voir — l'émancipation aux uns, la prudence aux autres — sans obliger personne à trancher. Le « milieu mou » que je dénonçais dans le premier numéro a trouvé son costume de politique étrangère : un grand geste qui plaît à tous et n'engage à rien.


Reste que la capacité ne se décrète pas. On ne consent au prix long et ingrat de l'autonomie que si l'on tient à quelque chose de plus profond qu'un calcul — une certaine idée de soi, de sa légitimité, de ce qu'on est en droit de devenir. Cette conviction, je ne la développe pas ici : elle mérite son propre numéro, et elle l'aura. Mais qu'on la nomme dès maintenant, car sans elle rien ne tient — nul pays ne paie le prix de sa liberté s'il n'a d'abord la conviction d'y avoir droit.


Se tourner vers l'Europe, oui — mais pour s'y appuyer, ou pour s'y grandir ? Tant que la question n'est pas posée, le Canada n'aura fait que déplacer l'horizon de sa dépendance. Et changer de maître, on le sait depuis toujours, n'est pas devenir libre.

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