top of page
Rechercher

Bailleurs de fonds - Deux offres, mais laquelle prendre?

31 août
4 min de lecture

Série Leadership africain - Les deux lettres

Deux oui, le même matin. L’un est généreux, prestigieux, et vous tient ; l’autre est modeste, libre, et vous laisse. Tout le monde, autour de vous, voit lequel choisir — et c’est justement pour cela qu’il faut regarder deux fois.

Vous avez couru après l’argent pendant des années ; et voilà que, le même mois, deux oui arrivent. Deux financements, deux lettres sur votre bureau, deux mains tendues. Vous devriez être soulagé, et vous l’êtes ; mais vous n’êtes pas tranquille, parce que ces deux oui ne se ressemblent pas, et qu’il faudra en refuser un. On croyait que le problème était de manquer d’argent. Le vrai problème commence quand on a le choix.


Le premier est le grand. La somme est belle — le double de ce que vous espériez ; la durée est longue, cinq ans ; le nom, connu de tous, ouvrira des portes que vous frappez en vain depuis dix ans. Avec cet argent, vous doublez la maison, vous embauchez, vous faites enfin ce dont vous rêvez la nuit. Mais il vient dans un cadre : des cibles fixées ailleurs, un calendrier qui n’est pas le vôtre, des thèmes que ce bailleur défend cette année et qu’il faudra bien servir. Ce n’est pas un mauvais bailleur ; c’est un grand, et un grand a toujours une forme, dans laquelle il faudra entrer.

Le second est le petit. La somme est modeste — le tiers, peut-être ; pas de nom qui brille, pas de portes qui s’ouvrent. Mais celui-là comprend votre terrain ; il vous laisse travailler à votre manière ; il ne vous demande pas de devenir autre chose pour mériter son argent. Il financerait exactement le projet que vous avez voulu, ni plus large, ni dévié — le vôtre. Et il vous laisserait petit, plus pauvre, plus lent que le grand ne l’aurait fait.


Autour de vous, personne n’hésite. Votre conseil regarde les deux chiffres et ne comprend pas qu’on puisse même comparer ; votre bras droit attend, silencieux, que vous disiez l’évidence ; votre équipe rêve déjà des moyens du grand. Hésiter, à leurs yeux, c’est de l’orgueil, ou de la folie ; refuser le grand, c’est priver les gens de tout ce qu’il aurait permis. Et c’est là le plus lourd : vous êtes seul à voir un prix que les autres ne voient pas, et ce prix ne se montre pas, car il ne tient dans aucune colonne.


Car l’argent n’est jamais seulement de l’argent. Chaque franc porte un coût qui n’apparaît pas sur le virement : un coût en direction, en liberté, en ce que vous devrez devenir pour le garder. Un grand financement qui déforme coûte plus cher, dans la seule monnaie qui compte, qu’un petit qui respecte. Et la compétence la plus rare, celle que personne ne salue, n’est pas d’obtenir de l’argent : c’est de savoir lequel refuser.


Refuser le grand, ici, ne serait pas de l’orgueil ; ce serait protéger le projet. Car l’argent qui déforme n’agit pas d’un coup ; il agit lentement, une cible après l’autre, un rapport après l’autre, jusqu’au jour où vous dirigez une grande chose qui n’est plus la vôtre, et où vous ne savez plus très bien pour qui vous travaillez. Le petit vous garde pauvre ; il vous garde entier. Entre grossir et rester soi, il faut parfois choisir — et qui ne choisit pas laisse l’argent choisir à sa place.


Alors vous choisissez le petit ; vous refusez le grand. Et il faut dire tout de suite ce que cela coûte, car cela coûte cher : le conseil qui ne comprend pas et vous le fait sentir ; le bras droit qui se tait un peu trop ; la somme que vous regardez passer, et tout ce qu’elle aurait payé — les salaires assurés, le deuxième site, les gens qu’on aurait pu aider. Vous n’avez rien gagné ce jour-là ; vous avez renoncé. C’est le geste qui fonde une maison, et c’est le plus solitaire de tous.


Et rien ne vous dit que vous avez raison. Il arrive que le petit ne suffise pas, que le projet resté libre meure quand même, faute de moyens ; et vous aurez refusé une fortune pour rien, sans jamais pouvoir prouver, à personne ni à vous-même, que c’était le bon choix. Vous avez troqué un bien qu’on voit — l’argent — contre un bien qu’on ne voit pas — la direction. Et le bien qu’on ne voit pas ne se dépose à aucune banque, ne se montre à aucun conseil, ne se brandit pas le jour où tout va mal.


Mais lorsque le choix tient, voici ce qui vous revient, et que vous n’aviez pas acheté directement. Le projet reste le vôtre ; le travail est celui que vous vouliez faire ; et le petit bailleur, à qui vous avez fait confiance parce qu’il vous allait, devient avec le temps plus qu’un bailleur — un compagnon qui grandit avec vous, justement parce que vous l’avez choisi pour ce qu’il était, non pour ce qu’il donnait. Vous restez, aussi, libre de dire non la prochaine fois ; car celui qui n’a pas vendu sa direction peut encore refuser, et celui qui l’a vendue ne le peut plus.


Vous écrivez la lettre au grand. Elle est difficile à écrire — polie, reconnaissante, et elle ferme une porte qui ne se rouvrira pas. Vous la relisez, vous l’envoyez. Votre bras droit, sur le seuil, vous demande si vous êtes sûr. Vous dites oui. Vous n’êtes pas tout à fait sûr, et vous ne le serez jamais, car on ne saura jamais ce que la porte fermée cachait. Vous posez le stylo. La petite somme suffira pour cette année ; l’an prochain sera une autre affaire. Et vous rentrez, plus pauvre qu’hier — et le projet est encore le vôtre.

 
 
 

Commentaires


bottom of page