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S'élever au-dessus de la mêlée

il y a 6 jours
6 min de lecture
Pourquoi le débat canado-américain est mal posé — et ce qu'on gagne à le reprendre d'un cran plus haut

I. L'espace vacant

Le 8 septembre 2026, à la minute où les contre-tarifs canadiens sont entrés en vigueur — une vingtaine de milliards de dollars de produits américains frappés de droits de 15 à 50 % —, le différend entre Ottawa et Washington a cessé d'être une négociation pour devenir une épreuve de force. La table avait été renversée à la fin d'août, chaque camp accusant l'autre d'avoir ajouté ses exigences à la dernière heure ; la veille encore, la Maison-Blanche menaçait d'interdire la vente des appareils de Bombardier sur son sol si l'entreprise ne délocalisait pas sa production. On ne discute plus : on se mesure.


Devant ce durcissement, le commentaire s'est ordonné en deux camps, et deux seulement.

Les premiers y voient une agression. Les demandes américaines leur paraissent illégitimes et disproportionnées, conçues pour éroder la souveraineté canadienne ; la seule réponse digne serait de desserrer notre dépendance en multipliant les ancrages ailleurs — l'Europe, d'autres partenaires.


Les seconds y voient une facture qui arrive à échéance. Le Canada, disent-ils, a négligé sa propre sécurité durant quarante ans, laissé s'étioler sa défense, fermé les yeux sur la criminalité transnationale et sur la montée de l'influence étrangère ; la diversification européenne serait une dérobade, et la seule voie sérieuse consisterait à miser sur Washington en devenant, à force de crédibilité reconquise, un partenaire capable de peser.


En clair, l'un des camps demande : comment nous éloigner des États-Unis?

L’autre, lui : comment redevenir indispensables aux États-Unis?


Entre ces deux positions, rien. Ou plutôt un silence. Je cherche, dans ce qui s'écrit, la voix qui refuserait de choisir son camp sans pour autant se défiler — et je ne la trouve pas.


Qu'on m'entende bien, car tout se joue ici : cette place vacante n'est pas le milieu. Le débat nous tend, comme un test d'allégeance, ce qui est d'abord une question stratégique ; il somme de prendre parti là où il faudrait se demander si la question est seulement bien posée.


Elle ne l'est pas. La question est mal posée, et le débat s'en ressent. Il ne s'agit pas de trancher entre les deux camps, ni de se réfugier dans un milieu mou, mais de s'élever au-dessus de la mêlée — la seule position d'où l'on puisse voir juste.


II. Le mauvais cadrage ou les faux choix

Reprenons les deux camps, mais lentement, en défaisant ce qu'ils nouent trop vite. Chacun, en réalité, répond d'un seul souffle à trois questions distinctes — et c'est de les confondre que naît l'impression d'un choix inévitable.


La première question est normative : les demandes américaines sont-elles légitimes ? La deuxième est diagnostique : par quel chemin en sommes-nous arrivés là — le Canada a-t-il, oui ou non, négligé sa sécurité ? La troisième est stratégique : vers où porter l'effort, vers l'Europe et de nouveaux partenaires, ou vers un approfondissement du lien américain ?


Le débat public plie ces trois questions sur un axe unique — pour ou contre les États-Unis — et somme d'en choisir un bout. Le premier camp répond en bloc : demandes illégitimes, négligence surfaite, cap sur l'Europe. Le second répond en bloc inverse : pression fondée, négligence réelle, cap sur Washington. Et parce que chaque bloc se présente d'une pièce, on croit devoir le prendre ou le laisser tout entier.


Or ces trois questions sont indépendantes. Rien n'interdit — et la rigueur, à mon sens, l'exige — de tenir que les demandes américaines sont largement coercitives et attentatoires à la souveraineté (avec le premier camp), que la négligence canadienne est pourtant bien réelle (avec le second), et qu'aucune des deux stratégies pures ne tient la route (contre les deux). Cette combinaison-là existe. Elle est même, je le crois, la plus juste. Mais elle est rigoureusement invisible sur l'axe où le débat s'est installé, car cet axe force à emporter un bloc entier ou à le rejeter entier.


Un exemple suffit à sentir le glissement. Que le Canada ait sous-investi dans sa défense pendant une génération est un fait ; qu'on en fasse le motif d'une pression tarifaire, ou qu'on brandisse le fentanyl — dont les quantités qui franchissent la frontière nord sont pourtant infimes — pour habiller la manœuvre en impératif de sécurité, en est un autre. Le diagnostic peut être partiellement vrai et l'instrumentalisation, largement fausse. Le débat, lui, exige qu'on avale ou qu'on recrache les deux ensemble. C'est précisément ce refus du tri qui le stérilise.


III. Voir juste n'est pas voir au milieu

On m'objectera que je décris là un entre-deux, une position d'équilibre entre les camps. C'est le contraire, et la distinction porte tout le reste.


Le milieu est un point sur l'axe faussé — à mi-chemin entre deux blocs qu'on n'a pas défaits. C'est une moyenne, et une moyenne de deux erreurs de cadrage demeure une erreur de cadrage. Voir juste n'est pas se tenir au centre de la mêlée : c'est en sortir, monter d'un cran, et reprendre les questions une à une, chacune sur son plan propre. De là-haut, la justesse peut se trouver tout près d'un camp sur la question normative, tout près de l'autre sur la question diagnostique, et à distance des deux sur la question stratégique. Elle n'a pas à être symétrique. La symétrie est une politesse ; la justesse est une exigence.


Il faut le dire nettement, car l'époque confond volontiers les deux : l'équilibre de façade n'est pas une vertu. Ménager les deux bords à parts égales, quand les torts ne le sont pas, ce n'est pas de la mesure — c'est un refus de juger déguisé en pondération. Prendre de la hauteur ne dispense pas de trancher ; cela permet de trancher là où c'est vrai, et non là où c'est commode.


IV. Ce que la hauteur permet

Une fois les trois questions séparées et posées chacune à sa place, une quatrième affleure — celle que les deux camps, tout à leur querelle, contournent ensemble.


Car le débat, sous ses dehors stratégiques, porte presque toujours sur le même objet : quel protecteur ? L'un dit l'Europe, l'autre Washington, mais tous deux cherchent à qui adosser la sécurité et la prospérité du pays. Et c'est peut-être cette question-là qui est mal posée à la racine. La vraie interrogation n'est pas de savoir vers quel appui se tourner, mais si l'on peut indéfiniment sous-traiter les conditions de sa propre sûreté et continuer d'appeler souveraineté ce qui en reste. Quarante ans de confort à l'abri d'un voisin puissant : à partir de quand ce confort cesse-t-il d'être une chance pour devenir une forme de captivité ?


Et si la vraie question était de savoir de quelles capacités le Canada doit-il disposer pour redevenir pleinement acteur de ses propres choix?


Je ne tranche pas ici — ce sera l'objet des textes à venir. Je pose seulement le plan sur lequel, il me semble, le différend devient enfin intelligible : non celui du choix d'un camp, ni celui du choix d'un patron, mais celui de la posture même d'un pays qui a longtemps préféré la dépendance tranquille à la capacité coûteuse.


V. La place à occuper

Voilà l'espace que je voudrais occuper dans les semaines qui viennent. Non pour arbitrer entre deux colères, mais pour reprendre le dossier d'un cran plus haut, question par question.

Les prochains textes descendront vers le concret, un plan à la fois. Celui de la négligence, d'abord : ce qu'elle a de réel, ce qu'on lui fait dire de faux. Celui de la fausse opposition entre l'Europe et Washington — deux caps qu'on présente comme rivaux et qui, bien pensés, se renforcent. Celui de la crédibilité, enfin, cette monnaie que le second camp invoque sans voir qu'elle suppose précisément ce qu'il refuse. Et, au bout, la question de fond : ce qu'il faudrait pour qu'un pays cesse d'être un enjeu dans les calculs des autres et redevienne un acteur dans les siens.


D'ici là, une seule chose demande à être admise, et c'est tout ce que ce premier texte réclame : devant le bruit des deux camps, la meilleure place n'est ni l'un, ni l'autre, ni entre les deux. Elle est au-dessus.

 
 
 

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