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Six semaines sous bâche

13 juil.
4 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 5 jours

Série - leadership africain


Vos machines dorment au port depuis six semaines. Les papiers sont en règle ; rien ne bouge. Personne ne vous demande rien — et c'est ainsi, précisément, qu'on vous demande tout.


Les papiers sont en règle. Vous les avez vérifiés vous-même, ligne à ligne, avant même l'embarquement : connaissement, facture commerciale, certificat d'origine, déclaration anticipée, quittance des droits. Rien n'y manque ; rien n'y traîne ; vous avez payé ce qu'il fallait payer, à qui de droit, au tarif affiché. Et depuis six semaines, vos deux presses dorment sous bâche, à quatre cents mètres de la grille, dans une travée où le soleil décolore lentement le bleu du conteneur.

Vous y êtes allé. Vous y êtes retourné. On vous reçoit avec des égards, on vous offre le siège, on vous parle de votre père ; le dossier, vous dit-on, suit son cours. Le système est lent ce mois-ci ; l'agent chargé du visa est en mission ; le chef de service reviendra jeudi. Vous revenez le jeudi, et le jeudi ressemble au mardi ; on vous offre le siège, on vous parle de votre père, le dossier suit son cours. Nul ne vous ferme la porte ; nul ne vous refuse rien ; on vous laisse simplement au bord d'une lenteur qui, elle, ne dépend pas de vous.


Puis un homme vous prend le bras dans le couloir. Il n'est de l'administration ni de votre entreprise ; il connaît quelqu'un, et ce quelqu'un vous connaît de nom. Les choses, dit-il en souriant, peuvent aller vite ; il n'ajoute rien, il n'avance aucun chiffre, il vous laisse au sourire. Voilà où gît le malentendu de ceux qui vous jugent de loin : personne, à aucun moment, ne vous a réclamé un franc. On ne vous réclame jamais rien ; on vous laisse compter.


Et vous comptez. Trente-quatre ouvriers payés à balayer un atelier propre ; une échéance bancaire le 30, la suivante le 30 du mois d'après ; un client qui attend ses premières palettes depuis avril, et dont le patient silence, désormais, vous inquiète plus que ses appels. Vous comptez les jours de surestarie, le loyer du hangar, la garantie du fournisseur chinois expirant en octobre. Vous comptez ce que vaut, semaine après semaine, votre refus : deux millions, puis quatre, puis six. Ce n'est pas votre honnêteté qu'on éprouve ici ; c'est votre arithmétique. La corruption des dirigeants ne commence presque jamais par l'appétit ; elle commence par le calcul d'un homme raisonnable devant une facture qui court.


Alors vous vous surprenez à raisonner, la nuit, dans la voiture arrêtée devant chez vous. Une fois n'est pas une habitude ; un port n'est pas un pays ; il s'agit de sauver trente-quatre familles, non de s'enrichir. Vous vous découvrez éloquent ; vous plaidez, seul, devant un tribunal composé de vous seul, et vous gagnez. Vous gagnez toujours, en ces heures-là.


Mais ce que l'homme du couloir vous propose n'est pas une somme ; c'est un rapport. On ne paie pas une fois : on entre. Le lendemain de votre franchissement, le prix ne sera plus jamais fixé par vous ; votre dossier, connu pour ce qu'il a coûté, appellera le suivant ; et l'homme du couloir, qui n'aura rien signé, tiendra pourtant sur vous une prise qu'aucun papier ne dira. Vous ne serez plus un importateur : vous serez une adresse. Voilà le vrai prix, et il ne s'inscrit sur aucune facture — vous cesserez d'être celui qui décide.


Restent alors des moyens ennuyeux, et vous les prenez, faute d'autres. Vous écrivez ; vous datez ; vous conservez copie. Vous montez le dossier à la direction générale, sans esclandre et sans menace, avec cette politesse qui ne cède rien. Vous trouvez, à l'étage supérieur, un fonctionnaire fatigué, honnête, mal payé, à qui votre lenteur ne rapporte rien et que votre correction désarme. Vous devenez, dans ce couloir, l'homme sans levier — et l'homme sans levier n'est pas un homme sans recours : c'est un homme lent. Vous apprenez à durer là où l'on attendait de vous une impatience. Toute la mécanique reposait sur elle.


Et il faut le dire sans consolation : cela ne marche pas toujours, et cela ne marche pas vite. Un mardi de la septième semaine, sans explication, le conteneur sort ; comme il était entré, sans explication. Personne ne vous rend vos six semaines ; personne ne vous félicite ; l'agent qui vous tend le bon de sortie vous parle encore de votre père. Vous n'avez rien gagné : vous avez seulement cessé d'être disponible.


Ce que vous ignorez, ce matin-là, tient dans un détail de votre propre maison. Le port est une petite ville et votre atelier en est une autre : votre chef d'atelier savait, votre comptable savait, le chauffeur qui vous conduisait chaque jeudi savait. Ils vous ont vu partir ; ils vous ont vu revenir les mains vides ; ils vous ont vu ne pas céder, non par vertu proclamée — vous n'avez jamais fait un discours — mais par une obstination qu'ils n'ont pas comprise tout de suite.


Les presses tournent depuis. Vous n'en parlez jamais et nul ne vous en parle. Mais l'hiver venu, quand la commande s'effondre et qu'il faut demander à trente-quatre hommes trois mois sans prime, vous entrez dans l'atelier sans discours, et ils vous suivent ; et vous ne saurez jamais tout à fait si c'est pour vos raisons — ou pour ces six semaines où ils vous ont vu compter les jours, et tenir.


Ces épreuves ne se traitent ni dans les manuels, ni dans la solitude d'une voiture arrêtée devant chez soi.


 
 
 

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