Se tenir devant l'attente
Il existe un état que chacun connaît sans le nommer, et que la vie nous fait traverser plus souvent qu'on ne le croit : celui où l'on se tient entier devant une attente. On veut une chose ardemment — une réponse, une issue, un signe ; on a fait tout ce qui dépendait de soi ; et l'on demeure là, suspendu, à guetter ce qui viendra peut-être. Le chercheur que la solution fuit et qu'elle visite enfin sous la douche connaît cet état ; le négociateur qui a tout dit et qui se tait, ouvert à ce qui se jouera dans le silence, le connaît aussi ; et quiconque attend une nouvelle qui ne dépend plus de lui s'y trouve, qu'il le veuille ou non. La prière en est la forme la plus ancienne ; elle n'en est pas la seule. Le phénomène est humain avant d'être religieux.
Or cet état conjugue deux mouvements que la langue ordinaire tient pour ennemis : un désir entier et une main ouverte, une attente ardente et une étreinte desserrée. On croit d'ordinaire que désirer fort, c'est serrer le poing, et que lâcher prise, c'est cesser de vouloir. L'état dont je parle dément cette alternative : le désir y demeure intact pendant que l'étreinte se défait. Vouloir pleinement, sans crisper la main. C'est rare, c'est instable, et c'est sans doute pour cela qu'on le sent précieux les fois où on l'atteint.
J'y distingue trois visages, qui ne sont au fond qu'un seul geste. Il y a la crispation du désir, qui serre parce qu'elle redoute de perdre ; il y a le bavardage intérieur, qui commente et anticipe sans relâche pour n'avoir pas à attendre vraiment ; il y a l'armure de la posture, qui se compose et se défend pour n'être pas surprise nue. Trois manières de se garder de l'incertitude, et trois manières de la fuir. L'état que je cherche est ce qui demeure lorsque ces trois défenses tombent ensemble : une présence sans garde, exposée, et par là même disponible. Non pas la passivité de celui qui renonce, mais la vigilance de celui qui, ayant tout donné, se rend capable de recevoir.
Ici se dresse un piège, et il faut le nommer, car c'est sur lui que tant de sagesses faciles trébuchent. On serait tenté de faire de cet état une méthode : se dé-crisper afin d'obtenir, ouvrir la main pour que le réel y dépose enfin ce qu'on convoite. Or l'état se dérobe à cet usage par sa nature même ; il s'autolimite. Un désir vraiment desserré ne peut pas se servir de la déprise comme d'un levier, car à l'instant précis où il l'emploie pour forcer le réel, il a déjà refermé le poing. La tranquillité instrumentalisée n'est plus de la tranquillité ; elle est une ruse de plus de l'impatience. C'est pourquoi toutes les doctrines qui promettent l'événement à qui saura « vibrer juste » se condamnent elles-mêmes : elles font de l'abandon une technique d'acquisition, et l'abandon, sitôt qu'il vise un gain, cesse d'être. On ne peut pas tricher avec cet état ; il ne se donne qu'à qui a réellement lâché, et lâcher réellement, c'est précisément ne plus se réserver de prendre.
Reste à dire vers quoi l'on devient disponible, et je refuse ici de trancher, car je crois la chose indécidable. Pour l'un, notamment chez les chrétiens, on s'évide afin qu'une présence (Dieu) vienne emplir la place ; l'état n'est qu'un seuil, et le franchissement ne lui appartient pas. Pour l'autre, l'état est le tout : se défaire des trois défenses suffit à transformer le rapport au réel, et nul n'est à attendre, sinon soi-même enfin présent à ce qui est. C’est le cas des bouddhistes, non-théistes, notamment. La réponse guettée prendra mille formes — une coïncidence qui semble adressée, une certitude qui s'impose sans preuve, un calme qui descend sans cause. Mais voici ce qu'il faut tenir avec honnêteté : du dedans de l'expérience, ces deux lectures demeurent indiscernables. Le surcroît, le sens, l'adresse n'habitent pas l'expérience ; ils habitent l'interprétation qu'on en donne après. C'est pourquoi l'on touche cet état parfois, sans pouvoir le fixer : ce qu'on touche est réel — la déprise est réelle, ses effets le sont —, mais ce vers quoi elle ouvre reste, par construction, dans la pénombre. Le geste est clair ; son terme est obscur.
Il y a pourtant une forme de réponse dont je puis parler sans rien céder à l'indécidable, parce qu'elle se vérifie. L'état ne travaille pas d'abord l'événement du dehors ; il travaille le désir lui-même. Il le décape de sa part anxieuse, possessive, affamée, et ne lui laisse que son noyau, son essence. Et il arrive alors une chose étrange : ce qui se trouve « exaucé », c'est d'abord que le désir a changé de nature. On obtient, mais on obtient autre chose ; ou la même chose, mais autrement, dépouillée de l'urgence qui la rendait dévorante. Voilà pourquoi l'exaucement et la transformation se confondent si souvent qu'on ne sait plus les départager : l'état qui ouvre à la réponse modifie en même temps celui qui attend, de sorte que l'homme qui reçoit n'est plus tout à fait celui qui demandait. C'est la seule réponse que je sache nommer sans présumer de rien ; et elle suffit peut-être à fonder le reste, car un désir ainsi décanté n'a plus le même besoin que le monde plie.
J'ai longtemps tenu l'obscurité du terme pour un manque, une nuit qu'il faudrait dissiper à force d'analyse. Je crois désormais l'inverse. L'astronome qui veut saisir une étoile faible ne la fixe pas ; le centre de l'œil, fait pour le plein jour, ne capte pas la lumière ténue, et l'objet s'évanouit dès qu'on le regarde droit. Il use de la vision décalée : il regarde un peu à côté, et l'étoile paraît. Mieux encore, il lui faut le ciel noir ; lavez la nuit de toute clarté, et l'étoile s'éteint, non qu'elle ait disparu, mais que la lumière l'a noyée. L'obscurité n'est donc pas le défaut où la chose se cache ; elle est le fond sur quoi seule une lueur faible devient visible. Ce qui se dérobe au regard frontal se livre parfois au regard qui ne happe pas.
D'où une dernière vérité, et celle-là contrarie l'esprit qui veut comprendre. On voudrait clarifier cet état, en obtenir une définition nette, le tenir enfin ; mais une part de l'état consiste précisément à renoncer à le tenir. La déprise inclut la déprise du besoin de saisir. Voilà pourquoi on l'atteint quand on cesse de le poursuivre, et pourquoi il fuit dès qu'on le serre : la clarté réclamée est encore une prise, une main qui se referme sur ce qui ne se donne qu'à la main ouverte. La clarté ne se trouve donc pas en amont, dans une meilleure pensée, mais en aval, dans l'expérience répétée qui apprend au corps ce que l'esprit ne peut retenir. On ne clarifie pas cet état en le pensant mieux ; on le clarifie en y revenant, jusqu'à ce que le chemin se reconnaisse de lui-même.
Reste alors une question, et je la laisse à chacun, car aucun mot venu du dehors n'y répond à notre place. Les fois où l'on a touché cet état — cette tranquillité dense, cette certitude sans preuve, ce sentiment qu'une réponse venait à notre rencontre —, qu'avions-nous lâché juste avant que cela ne s'ouvre ? Quel désir serré, quel commentaire intérieur, quelle armure ? La réponse ne se formule pas d'avance ; elle se tient dans ce que l'on se rappellera avoir déposé. Et c'est là, dans ce dépôt précis et concret, que repose la seule clarté qui ne soit pas une nouvelle prise.




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