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Résoudre un conflit n'est pas l'éteindre

La multiplication des conflits — organisationnels, sociaux, politiques — est généralement interprétée comme le symptôme d'un durcissement des positions ou d'un affaiblissement du dialogue. Cette lecture a l'avantage de la simplicité : elle permet d'identifier des responsables, de prescrire des remèdes rapides et de croire que le retour au calme constitue une résolution.


Elle est pourtant trompeuse.


Ce que révèlent nombre de conflits contemporains n'est pas d'abord l'incapacité des acteurs à s'entendre, mais l'érosion des mécanismes qui permettaient de transformer des divergences en décisions, des tensions en arbitrages, et des désaccords en trajectoires collectives soutenables. Le conflit ne signale pas tant une crise relationnelle qu'une crise de régulation.


Ce glissement rend tant de conflits actuels résistants aux outils classiques de résolution. Lorsqu'un conflit est abordé comme un problème de communication alors que ce qui est en jeu relève de la légitimité des décisions, de la reconnaissance des rôles ou de la distribution du pouvoir effectif, l'intervention produit au mieux un apaisement temporaire, au pire une cristallisation silencieuse. Le calme revient, mais la capacité collective à décider ne se rétablit pas.


Cette confusion entre apaisement et résolution tient à une difficulté plus profonde : la tendance à traiter le conflit comme un événement isolé, détachable du système qui l'a produit. Or un conflit s'inscrit dans un ensemble de règles explicites et implicites, de circuits de décision, de rapports de force stabilisés ou contestés, et de récits partagés — ou qui ne le sont plus. Ce qui se passe avec le Groenland est dans ce régistre.


Lorsque ces éléments cessent de jouer leur rôle de médiation, le conflit devient le lieu où se concentrent des tensions qui auraient, dans un système plus robuste, été absorbées en amont.


La résolution d'un conflit ne peut donc être pensée comme une simple réduction de la tension observable. Elle suppose un travail plus exigeant qui consiste à restaurer les conditions permettant au désaccord de redevenir traitable : réinterroger non seulement les positions exprimées, mais les cadres dans lesquels elles prennent sens.


À défaut, les systèmes continuent de fonctionner sur un mode dégradé. Les décisions deviennent plus coûteuses, la confiance plus fragile, et la tentation grandit de substituer à la régulation collective des formes d'autorité plus directes. Cette stratégie, si elle peut produire des effets immédiats, affaiblit précisément ce qu'elle prétend protéger.


Résoudre un conflit ne consiste donc pas à rétablir le silence, ni même l'accord. Cela consiste à reconstruire les conditions dans lesquelles le désaccord peut à nouveau être formulé, entendu et tranché sans que le système n'y perde sa cohérence ou sa légitimité.

 
 
 

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