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Ni vassal, ni orphelin

21 sept.
11 min de lecture
Se protéger sans se livrer.

Le 17 septembre 2026, le premier ministre s'est adressé au Parlement européen à Strasbourg, à quelques semaines du sommet qui doit sceller le nouveau partenariat entre le Canada et l'Union. Le même mois, sans qu'une ligne en soit retranchée, les chantiers de la modernisation du NORAD avançaient : 38,6 milliards sur vingt ans, un exercice binational en cours, un radar transhorizon à l'étude. Le même gouvernement, la même saison, resserre le lien avec Washington et jette l'ancre en Europe. Voilà le fait. Le débat qui s'en empare n'y veut voir qu'une contradiction, et somme de trancher.


C'est sur les réseaux qu'il se durcit, et un camp y tient un raisonnement qu'il faut prendre au sérieux. Passé l'esclandre de l'administration américaine, disent ses tenants, la coopération de sécurité ne s'est jamais interrompue ; elle reste le seul vrai rempart contre la Chine, qui est la seule menace qui compte ; et se tourner vers une Europe déjà noyautée par Pékin, ce serait quitter l'abri pour l'orage. Je ne balaie pas cet argument. Il porte, sur trois points au moins. Mais il noue ensemble des choses qu'il faut défaire, et c'est ce nœud qui fabrique l'illusion d'un choix forcé.


Car on confond ici deux mots. La sécurité est une fin ; la dépendance n'est qu'un moyen, et le plus coûteux. Un protecteur qui sait son protégé sans autre recours finit toujours par lui présenter l'addition : en marchandises, en déférence, ou en souveraineté. La vraie question n'est donc pas de savoir derrière qui le Canada doit se ranger, comme s'il fallait se choisir un suzerain. Elle est de savoir à quelles conditions un allié reste un allié sans glisser au rang de vassal. Se protéger sans se livrer : tout est là.


Ce numéro suit ce fil. Je rendrai d'abord à l'argument continental sa forme la plus forte, car on ne dépasse bien que ce qu'on a d'abord servi loyalement. Je démêlerai ensuite ce qu'il embrouille : des menaces de nature différente et venues de bords opposés, une porte de sortie escamotée, un pari aveugle sur les intentions du fort, et cette idée d'une Europe « dans la poche » de la Chine que les faits démentent. Je poserai alors une seule règle, sans complaisance : une relation nous grandit lorsqu'elle bâtit notre autonomie, elle nous diminue lorsqu'elle ne fait qu'échanger une tutelle contre une autre. Je l'appliquerai au même titre à Washington, à Bruxelles et à Pékin. Jusqu'à notre propre gouvernement, dont le récent partenariat stratégique avec la Chine doit y passer comme les autres. J'en tirerai la seule tenue digne d'une puissance moyenne lucide : garder ferme le plancher de sa sécurité, et en hausser ailleurs le plafond.


I. Rendre justice au rempart

Rendons d'abord au camp continental ce qui lui revient. Son argument n'est pas un simple réflexe de dépendance : c'est une lecture, et sur trois points elle voit juste.


D'abord, la coopération n'a pas cédé. On l'oublie à force d'écouter la tribune : pendant que l'administration américaine tempête, les états-majors, eux, continuent de travailler. Les crédits de modernisation du NORAD sont votés et engagés ; un exercice binational se tient cette année comme les précédentes ; le radar transhorizon avance ; le renseignement du Groupe des cinq circule sans une coupure. Quand un ballon de surveillance chinois a traversé le ciel nord-américain, en 2023, c'est le commandement binational qui l'a vu et suivi. Le vacarme est en haut de l'affiche ; le travail se fait en coulisse. Et il tient, parce qu'il repose sur des intérêts et des institutions, non sur l'humeur d'un homme. Voilà le premier fait que nul ne peut nier.


Ensuite, la Chine est bien la menace de fond. Ici l'adversaire touche juste, et il faut le dire sans détour. Pékin ne conteste pas telle frontière ou tel tarif : il travaille à refaire l'ordre du monde, et il s'en donne les moyens, économiques, technologiques, militaires. Ce n'est pas une saute d'humeur, c'est un programme, tenu avec constance sur une génération. Devant une puissance de cette taille, aucun pays moyen ne pèse seul. La sécurité du Canada, sur ce long horizon, ne se pense pas sans le poids américain dans la balance. Que la Chine soit la seule menace qui remodèle la structure entière, le camp continental a raison de le marteler.


Enfin, l'Europe ne remplace pas la géographie. C'est l'évidence que la ferveur du moment fait oublier. Le NORAD est le seul commandement binational au monde ; il épouse une frontière qu'on ne déplace pas et un continent qu'on partage, qu'on le veuille ou non. Bruxelles ne veillera pas sur le ciel nord-américain ; l'Arctique canadien a pour premier voisin l'Alaska, non la Baltique. Et il y a le risque de la manœuvre : desserrer le lien américain avant d'avoir noué l'ancrage européen, ce serait rester sans abri entre les deux. Une diversification de façade, qui abîme la relation sûre sans bâtir l'autre, cumulerait les défauts des deux. Le camp continental a raison de le prévenir : on ne lâche pas l'ancre avant que la nouvelle prise ne tienne.


Rassemblez ces trois vérités et l'argument paraît clos. La coopération tient ; la Chine est la menace qui compte ; l'Amérique est irremplaçable, et la diversification, périlleuse. On serait tenté d'en conclure avec l'adversaire : approfondir Washington, se méfier de l'Europe, garder la tête basse et le pas dans le rang.


Il ne l'est pas. Car cet argument, si solide qu'il paraisse, tient ensemble trois vérités et deux confusions, et c'est de les mêler qu'il tire sa force. Défaisons le nœud.


II. Défaire le nœud

Trois vérités, donc : la coopération tient, la Chine est la menace de fond, la géographie ne se remplace pas. Je les ai concédées sans réserve, et je les maintiens. Mais l'argument ne s'arrête pas aux faits ; il en tire une conclusion, et c'est dans le passage des faits à la conclusion que deux confusions se glissent. La première porte sur la menace. La seconde, sur l'alternative. Nouées ensemble, elles font croire au choix forcé. Dénouées, elles le dissolvent.


La menace n'a qu'un visage

Le camp continental compte une menace et en oublie une autre. La Chine, il la voit : lointaine, systémique, à l'horizon d'une génération. La coercition qui, elle, a frappé le Canada ces derniers mois, il ne la voit pas, ou feint de ne pas la voir. Car d'où sont venus, depuis un an, les tarifs, la pression sur Bombardier, la rhétorique du « cinquante et unième État », l'usage de notre dépendance comme d'un levier ? Non de Pékin. De Washington.


Qu'on m'entende bien : ce ne sont pas deux menaces de même nature. L'une refait l'ordre du monde ; l'autre presse un voisin. L'une est structurelle et lointaine ; l'autre, immédiate et proche. Mais toutes deux sont réelles, et elles viennent de bords opposés. Une doctrine qui ne retient que la lointaine et reste aveugle à la proche n'est pas rigoureuse. Elle est myope d'un œil.


D'où vient l'aveuglement ? D'un pari tacite sur les intentions. On juge un allié à trois mesures, non à une seule : ce qu'il peut, la capacité ; ce qu'on peut prévoir de lui, la constance ; ce qu'il nous veut, l'intention. Le camp continental note l'Amérique sur la première et tient les deux autres pour acquises. Or ce sont justement la constance et l'intention que les derniers mois ont mises en doute. Un protecteur très capable, mais imprévisible et prompt à monnayer votre besoin de lui, n'est pas de la même classe qu'un allié sûr. Confondre les deux, c'est confondre la force et la fiabilité.


Voilà pourquoi le choix qu'on nous impose est faux. « L'Amérique ou la Chine » plie sur un seul axe, pour ou contre Washington, ce qui devrait s'étendre sur plusieurs. Entre la sujétion au fort et la livraison à son rival, il y a tout un espace : celui où un pays bâtit ses propres capacités, se donne des options, tisse avec d'autres puissances moyennes des liens qui n'appartiennent à aucun empire. Cet espace, l'argument l'escamote. C'est sa manœuvre maîtresse : réduire le monde à deux cases pour qu'on consente à s'y ranger.


L'Europe serait déjà prise

Reste l'objection qui condamne l'alternative : l'Europe serait dans la poche de Pékin, et s'y tourner, une naïveté. Ici l'argument confond deux choses qu'il faut séparer, le commerce et l'allégeance.

Que l'Europe dépende lourdement du commerce chinois, nul ne le conteste. Qu'elle soit acquise à la Chine, les faits le démentent. La doctrine officielle de l'Union n'est pas l'alignement : c'est la réduction des risques, non le découplage. Bruxelles nomme Pékin d'un même souffle partenaire, concurrent et rival systémique ; elle s'est dotée d'un instrument anti-coercition, a frappé de droits les véhicules électriques chinois et durci le contrôle des subventions étrangères. Son Parlement reproche à la Chine de vouloir refaire l'ordre international et de s'aligner sur Moscou. Ce n'est pas le portrait d'un bloc dans une poche. C'est celui d'un bloc qui s'arme contre sa propre dépendance, précisément ce que nous devrions faire.


La vraie faiblesse européenne est ailleurs, plus étroite, et il faut la nommer sans fard : la cohésion. Les Vingt-Sept ne parlent pas d'une seule voix ; certains, comme la Grèce par le port du Pirée, ménagent encore les intérêts de Pékin. Voilà le défaut réel. Mais un défaut n'est pas une disqualification, et l'actualité récente vient de le prouver mieux que tout raisonnement. On tenait la Hongrie d'Orbán pour le cheval de Troie de la Chine et de la Russie au sein de l'Union. Au printemps, les Hongrois l'ont congédié par les urnes ; le nouveau pouvoir s'est retourné vers Bruxelles au point que Moscou le menace désormais de lui couper ses livraisons d'énergie. L'avant-poste supposé a changé de cavalier. Voilà toute la différence entre une place acquise et une majorité, qui se défait comme elle s'est faite. Un bloc dont un simple vote peut retourner les pièces n'est dans la poche de personne. Un partenaire imparfait, on le pèse ; une fausse issue, on l'écarte. L'Europe est le premier cas, non le second. On y entre les yeux ouverts ; on n'en détourne pas le regard sous prétexte qu'elle n'est pas parfaite.


Le nœud commun

Défaites les deux confusions et leur racine apparaît, unique : l'idée que la dépendance est une sécurité. Elle ne l'est pas. Et le camp continental, à vouloir la resserrer, scie la branche où il est assis. Car sa coercition est elle-même ce qui pousse les alliés vers Pékin : chacun se rapproche de la Chine parce qu'il redoute Washington, et cela vaut d'Ottawa autant que de Berlin. Le remède qu'on nous vante, la dépendance approfondie, nourrit le mal qu'on nous dit craindre, la dérive vers la Chine. Et le remède qu'on nous interdit, l'autonomie, est le seul qui l'enraye.


Si la dépendance n'est pas la sécurité, il faut donc un autre critère pour distinguer le lien qui protège du lien qui asservit. Un seul. C'est lui que je pose maintenant.


III. Une seule mesure

Posons la mesure du critère, maintenant, pour avancer. Une relation nous grandit quand elle bâtit notre autonomie ; elle nous diminue quand elle échange une tutelle contre une autre. Voilà la seule mesure. Elle ne demande pas de qui l'on se rapproche, mais ce que ce rapprochement nous laisse dans la main : des options, ou des chaînes. Appliquons-la sans complaisance, et à tous, y compris aux nôtres.


À Washington d'abord. Le lien américain est le plancher et une fondation, que l'on ne défonce pas, car c’est bien ce sur quoi on se tient. La géographie ne se négocie pas ; le NORAD n'a pas d'équivalent ; le renseignement partagé nous protège chaque jour. Ce lien-là, il faut l'approfondir, non le fragiliser. Mais l'approfondir n'est pas s'y abandonner. La mesure tranche net : ce qui nous grandit, c'est d'apporter à l'alliance un poids propre, des capacités, une défense qui compte, une frontière tenue, de sorte que l'Amérique ait besoin de nous autant que nous d'elle. Ce qui nous diminue, c'est de n'avoir rien à offrir que notre docilité. Un allié qui pèse n'est pas un allié qu'on lâche ; c'est un allié qu'on respecte. La dépendance n'achète pas le respect, mais la valeur, oui.


À Bruxelles ensuite. L'entrée dans le dispositif européen passe l'épreuve, et la passe bien. Elle ne nous met pas sous une nouvelle tutelle : elle nous ouvre des marchés, des chaînes d'approvisionnement, des achats groupés, une interopérabilité arctique que nous n'avions pas. Le sous-marin allemand, l'accès au fonds de réarmement : ce sont des capacités, non des symboles.

C'est la diversification telle qu'elle doit être : non un pivot d'humeur, mais un patient travail d'ancrage. À une condition, que la mesure impose aussi : que cela demeure substance et ne devienne pas parade. Une diversification de façade nous coûterait la relation sûre sans nous donner l'autre. Tant qu'elle bâtit, elle nous grandit. Le jour où elle ne ferait que poser, elle nous tromperait.


À Pékin enfin, et c'est ici que la mesure se retourne contre les nôtres. En janvier, notre propre gouvernement a scellé avec la Chine un « partenariat stratégique » à cinq piliers, l'énergie en tête. Je ne le condamne pas d'un trait : dialoguer avec la deuxième économie du monde, chercher des débouchés quand un voisin ferme les siens, c'est de bonne politique. Mais la mesure ne fait grâce à personne, pas même au premier ministre. Un débouché commercial nous grandit ; une dépendance nouvelle nous diminue. Lier notre énergie, nos minéraux critiques, nos filières à une puissance qui a déjà montré, ailleurs, qu'elle coupe les vivres pour punir, ce ne serait pas desserrer une laisse : ce serait en changer. Le test tient en une ligne : le dialogue, oui ; la dépendance, non. Ne confondons pas la table de négociation avec l'allégeance, ni l'occasion d'affaires avec l'alignement. Ce que nous refusons à Washington, remettre notre sécurité dans une seule main, nous devons le refuser à Pékin. La règle vaut pour tous, ou elle ne vaut rien.


Une seule mesure, trois relations, un même verdict : garder ferme le plancher américain, hausser le plafond européen, tenir la porte chinoise entrouverte sans y engager la maison. Aucun de ces liens ne doit devenir, à son tour, un plafond sur notre autonomie. Car le but n'est pas de changer de maître. Le but est de n'en avoir aucun.


Reste à dire ce que tout cela exige d'un pays comme le nôtre. C'est l'objet du dernier mouvement.


IV. La tenue d'une puissance moyenne

Une doctrine se proclame, puis se range dans un tiroir ; une tenue, elle, se tient, chaque jour, dans chaque geste. Le Canada n'a pas à choisir un camp une fois pour toutes. Il a à se conduire, constamment, en pays qui ne se livre à personne.


Il y a deux postures possibles sur le chemin à parcourir, et il faut les refuser l'une comme l'autre. Le vassal a la sécurité sans la dignité : protégé, mais sommé de plier. L'orphelin a la dignité sans la sécurité : libre, mais seul et exposé. L'un a troqué son rang contre un abri ; l'autre, son abri contre une fierté qui ne le défend pas. Or, il ne faut céder ni à l'un ni à l'autre. Entre les deux pôles court une voie étroite, celle de l'allié qui pèse assez pour n'être l'obligé de personne.


Cette voie-là vient avec un prix, et il n'est pas rhétorique. Elle demande qu'on bâtisse ce qui nous manque : une défense qui compte, des filières qui tiennent, la maîtrise de nos ressources et de nos minéraux, bref des capacités propres, car un pays ne pèse qu'avec ce qu'il apporte. Elle demande qu'on entretienne plusieurs liens à la fois, chacun avec sa porte de sortie, de sorte qu'aucune main seule ne tienne notre sécurité. Elle demande enfin deux vertus que la politique réunit rarement : la patience, parce que des capacités se construisent en années et non en communiqués ; et une vraie épine dorsale, parce qu'il faut savoir dire non au fort sans se jeter dans les bras de son rival. Il faut de la substance, sans parade; tout le reste n’est que décor.


Qu'on ne s'y trompe pas, pour autant : un pays de notre taille n'échappe pas à la dépendance, et le prétendre serait aveuglement. Nous dépendrons toujours de plus grands que nous. La géographie nous lie à l'Amérique ; l'énergie et les marchés nous lient au monde. L'autonomie dont je parle n'est pas l'autarcie, cette île-là n'existe pas et n’est qu’illusion. C'est autre chose, de plus modeste et de plus exigeant à la fois : le refus d'être captif d'une seule main. On ne dépend pas moins ; on dépend de plusieurs, à ses conditions, avec des issues. Voilà toute la différence entre subir un lien et le choisir. Elle n'est pas mince : c'est celle qui sépare le vassal de l'allié.


C'est à cette aune qu'il faut regarder le ballet de la saison auquel nous sommes témoin. Le premier ministre à Strasbourg, les crédits du NORAD qui coulent sans une coupure, la porte entrouverte à Pékin : pris séparément, chacun nourrit un camp. Pris ensemble, et tenus par une seule règle, ils cessent d'être une contradiction. Ils dessinent une main qui cherche à tenir la barre plutôt qu'à se laisser remorquer. Que cette main soit ferme ou tremblante, l'avenir le dira ; mais le cap, lui, est le bon.


Se protéger sans se livrer : ce n'est pas un slogan, c'est une discipline. Elle ne se gagne pas un jour pour toujours. Elle se tient, ou se perd, à chaque décision. Ni vassal, ni orphelin, mais debout, et lucide. C'est très exactement ce que veut dire, en matière de sécurité, voir juste.

 
 
 

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