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Le deuil de votre comptable

Série - leadership africain


Un lundi, le père de votre chef comptable meurt. La région descend au village ; l’atelier tourne au ralenti ; l’enveloppe attend votre main. Refuser, vous n’êtes rien ; accepter, vous ouvrez une caisse qui ne se refermera plus.

 

Le lundi commence par un appel avant six heures. Le père de votre chef comptable est mort dans la nuit ; l’enterrement se tiendra jeudi, au village ; le village est à six heures de route, dont les trois dernières sur la piste. Vous connaissez cet homme depuis onze ans. Il tient vos livres, il connaît vos découverts, il sait le mois où vous avez payé les salaires avant les vôtres — et vous n’avez jamais vu son père.


Dès le mardi, la maison se vide sans qu’aucun congé ait été posé. Le chauffeur part le premier, car son frère est du même quartier ; les deux magasiniers suivent, car leurs femmes sont cousines ; la caissière, la nuit du mercredi, prend le car. Personne ne triche, personne ne vous ment, personne ne vous demande rien : on descend, voilà tout. On descend parce qu’un homme est mort, parce que la famille attend, parce qu’on ne se présente pas devant les siens en ayant manqué cela. Le jeudi, votre atelier tourne à trois machines sur sept ; le vendredi, à deux ; et votre client, lui, ignore ce qu’est une veillée.


L’enveloppe, elle, ne se demande pas davantage. Nul ne vous en parlera ; nul n’en fixera le montant ; et tout le monde, au village, saura ce que vous avez donné avant la fin de la journée. Voilà l’épreuve dans sa nudité : on ne vous met aucun couteau sous la gorge ; on attend seulement de savoir ce que vaut, chez vous, un homme mort.


Votre directeur financier tient le langage des chiffres, et il n’a pas tort. Il vous rappelle les huit jours perdus, la commande en retard, la trésorerie tendue de juillet ; il vous rappelle surtout la suite, car la suite est certaine : un père meurt chaque mois quelque part, une mère, un frère, un enfant ; le précédent que vous poserez jeudi vous sera opposé en septembre, en octobre, en décembre, sans qu’on ait jamais à l’invoquer. Il a raison. Une caisse ouverte par compassion ne se referme jamais par raison.


Votre chef d’atelier, lui, ne tient aucun langage ; il vous regarde. Il sait, et vous savez, ce qui se dira dans les cours si vous n’y êtes pas : l’homme du bureau a envoyé de l’argent. Vous serez alors un employeur — vous ne serez plus un frère, plus un voisin, plus un homme ; vous serez ce que les Blancs sont réputés être, un versement sans visage. Et onze ans de nuits passées sur les mêmes livres tiendront désormais dans un virement.


Alors vous partez. Vous partez le mercredi, après avoir fermé l’atelier vous-même, non par grandeur mais par arithmétique inverse : deux machines sur sept ne produisent rien, et l’homme resté seul devant les sept vous coûterait davantage encore. Six heures de route, dont trois de piste ; la poussière entre par les fentes, le pare-brise s’ocre, la nuit tombe d’un coup. On vous installe sous la bâche, on vous avance une chaise en plastique, on vous salue au nom d’un mort dont vous ne saurez jamais rien. Et là, pendant quatre heures, il ne se passe précisément rien. Personne ne vous parle de l’entreprise ; personne ne sollicite rien ; personne ne vous appelle patron. Vous êtes un homme assis dans la poussière, parmi des hommes assis dans la poussière, et votre comptable, à l’autre bout de la cour, vous a vu arriver sans vous adresser un mot.


Vous rentrez à l’aube, sans avoir rien réglé, sans avoir rien obtenu, sans même avoir été remercié — car on ne remercie pas celui qui vient : on remercie celui qui envoie. Le remerciement mesure la distance ; le silence mesure la présence.


Reste la caisse, et le mois suivant lui donne raison : la mère d’un soudeur, cette fois. Vous voilà devant le seul travail sérieux de cette affaire, et il n’est ni de cœur ni de comptabilité — il consiste à séparer les deux. Vous fixez le montant avant de connaître le nom du prochain mort ; vous l’écrivez ; vous le dites à tous, en une phrase, une fois ; vous n’en dérogez plus, ni pour votre comptable, ni pour votre soudeur, ni pour le cousin de votre épouse. Ce que la maison donne, la maison le donne à tous, également, sans plaidoirie ; le montant cesse d’être un jugement sur le mort et redevient ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un usage. On ne marchande plus votre chagrin, car vous n’en avez plus mis dans l’enveloppe.


Et ce qui n’entre dans aucune règle demeure enfin libre : la route, la piste, la chaise en plastique, les quatre heures de silence sous la bâche. Vous n’irez pas partout ; vous n’irez pas toujours ; vous irez où vous devrez aller, et votre venue, n’étant due à personne, vaudra pour celui-là seul. Le donné mesuré se compte ; le donné gratuit se reçoit. Nul ne vous en fera jamais l’aveu.


Six ans plus tard, on enterre votre propre père. La route est la même, la piste est la même, la poussière est la même. Et sous la bâche, quand vous levez les yeux, il y a votre comptable, votre soudeur, le chauffeur, la caissière, et huit autres venus dans un car affrété par eux, sans que personne les ait comptés ni convoqués. On vous avance une chaise en plastique. On ne vous parle pas. Vous êtes assis dans la poussière, parmi des hommes assis dans la poussière — et, pour la première fois, ce n’est plus vous qui donnez.


Entre Leaders


Diriger en Afrique, c’est arbitrer chaque semaine entre deux fidélités également légitimes — et cet arbitrage-là ne figure dans aucun manuel de gestion. Entre Leaders réunit des dirigeants africains des secteurs public et privé — Casablanca, Montréal, les Laurentides — autour de ce qui se joue vraiment : la lucidité stratégique, la transformation intérieure, le passage à l’action.

 
 
 

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