Huit mois d’arriérés
Dernière mise à jour : 10 sept.
Série - Leadership Africain
Vous avez livré ; l’État vous doit huit mois ; le dossier « suit son cours ». Vos ouvriers, eux, doivent être payés le 30, et la banque le 30. Pour être réglé, il faudrait aider le dossier à avancer — cela même que vous aviez refusé au port.
Vous avez livré. Les travaux sont reçus, le procès-verbal est signé, la facture est déposée depuis huit mois ; et vous n’avez rien touché. Votre client n’est pas un mauvais payeur ordinaire, de ceux qu’on relance et qu’on menace : c’est l’État. Il ne conteste rien ; il ne vous refuse rien ; il vous doit, il le reconnaît, et il ne paie pas. Le mandat est signé quelque part, dit-on, et attend un visa quelque part ailleurs ; le dossier suit son cours. Vous connaissez ce cours : c’est celui d’un fleuve qui n’atteint jamais la mer.
Cependant, le 30 tombe, lui, avec une exactitude que l’administration ignore. Trente-quatre salaires ne suivent aucun cours : ils arrivent, ou ils manquent. L’échéance de la banque non plus n’attend pas de visa. Votre fournisseur, qui vous a fait crédit deux fois, ne le fera pas une troisième. Voilà votre situation dans sa nudité : vous êtes étranglé, non par un ennemi, non par la crise, mais par votre meilleur client — le plus solvable de tous, l’État, qui ne fera jamais faillite et qui, pourtant, vous conduit à la vôtre.
Vient alors l’homme qui connaît la maison. Il ne travaille pas au Trésor ; il en connaît quelqu’un, et ce quelqu’un peut « faire remonter » votre dossier de la pile. Le service, cette fois, a un prix, et le prix a un pourcentage — dix, quinze sur ce qu’on vous doit déjà. Vous mesurez aussitôt l’ironie : on vous propose de racheter votre propre argent, avec une décote, à celui-là même qui le retient. Payer pour être payé ; acheter ce qui vous appartient.
Et vous vous surprenez à raisonner, car votre cas n’est pas le port. Au port, on vous demandait de fauter pour importer ; ici, vous avez déjà travaillé, déjà livré, déjà rempli votre part — vous ne réclamez que votre dû. Quinze pour cent d’une créance certaine, n’est-ce pas moins grave que de corrompre pour un privilège ? Vous plaidez, seul, la nuit, et vous vous découvrez de bons arguments : sauver la maison, sauver les trente-quatre, ne céder que sur ce qui vous revient déjà. L’honnêteté, en ces heures-là, devient étrangement souple.
Seulement, la mécanique est la même, quel que soit le prétexte. Le jour où vous payez pour débloquer une créance, vous apprenez à la chaîne entière que vos dossiers, à vous, se débloquent contre commission ; et le suivant attendra, non plus par lenteur, mais parce que l’attente, désormais, vous rapporte quand vous la faites cesser. Vous n’aurez pas acheté un paiement : vous aurez acheté un abonnement. Ce que vous cédez n’est pas quinze pour cent d’une facture ; c’est le tarif de toutes les suivantes, et il ne baissera plus.
Restent les moyens lents, ceux qui n’ont l’air de rien. Vous cessez de courir après le visa, et vous vous occupez d’abord de tenir. Vous parlez à votre banquier non en débiteur qui s’excuse, mais en chef d’entreprise qui montre un carnet de commandes et une créance d’État en garantie ; vous négociez l’affacturage de ce que l’État vous doit, une avance gagée sur une signature publique, coûteuse mais propre. Vous parlez à vos ouvriers avant qu’ils ne s’inquiètent, non après ; vous décalez ce qui peut l’être, vous payez d’abord les plus petits salaires, vous expliquez sans promettre. Et vous montez, vous, physiquement, l’escalier du ministère — non pour glisser une enveloppe, mais pour vous asseoir, chaque semaine, dans le bureau d’un directeur que votre visage finit par gêner.
Car l’administration lente ne cède pas à l’argent seul ; elle cède aussi à la présence, à la patience, à la lumière. Le dossier qu’on peut oublier est celui dont le titulaire n’appelle pas ; celui qu’on finit par traiter est celui qui a un visage, un nom, une visite du mardi. Vous devenez l’homme qu’il est plus simple de payer que de revoir — et cela s’obtient sans un franc, par la seule obstination courtoise de qui refuse à la fois de payer et de disparaître.
Il faut le dire sans fard : cela ne marche pas toujours, et cela ne sauve pas tout le monde. Certains, autour de vous, paieront le pourcentage et seront payés avant vous ; vous les verrez, et vous douterez. Il arrive qu’on tienne huit mois et qu’on ne tienne pas le neuvième ; il arrive qu’une maison honnête meure de l’argent qu’un État lui doit. Rien ici ne vous garantit la victoire ; on vous propose seulement de ne pas la payer d’une manière qui vous coûterait plus cher que la défaite.
Un jour, sans cérémonie, le virement tombe. Personne ne s’excuse des huit mois ; personne ne vous félicite d’avoir attendu ; le directeur que vous gêniez vous parle, cette fois, d’un autre dossier à venir. Vous n’avez rien gagné de plus que votre dû, et vous l’avez touché en entier, ce qui, dans ce dû rendu intact, fait toute la différence. Les quinze pour cent que vous n’avez pas versés ne se voient nulle part dans vos comptes ; ils se voient dans le tarif qu’on ne vous appliquera pas, la prochaine fois, parce que vous n’avez pas de prix connu.
Ce que vous ignorez, ce jour-là, tient encore dans votre propre maison. Vos ouvriers ont vu les huit mois ; ils ont vu la banque, le fournisseur, votre visage plus fermé le soir ; ils ont vu, surtout, qu’ils ont été payés — décalés, parfois, jamais oubliés. Ils ignorent le détail du pourcentage refusé ; ils savent seulement qu’on peut, chez vous, traverser huit mois sans que la maison cède ni se salisse. Et le jour lointain où un homme, dans un couloir, leur prendra le bras à eux, ils se souviendront de la façon dont vous, vous aviez tenu — et c’est peut-être là, dans cette mémoire qu’ils ne vous diront jamais, le seul intérêt que rapporte, à terme, l’argent qu’on n’a pas versé.
Tenir huit mois sans payer pour être payé, sans que la maison cède ni se salisse : cet arbitrage-là ne s’apprend pas dans les manuels de trésorerie.




Commentaires