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La solitude du pouvoir

10 juil.
5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 5 jours

Série - leadership africain


Il est une solitude que le pouvoir n'avoue nulle part, et qu'un dirigeant africain connaît dans sa forme la plus nue. Non qu'il souffre plus qu'un autre : mais chez lui, les forces qui pèsent sur tout homme de commandement ne se cachent pas. La famille réclame, la région recompte les nominations, le parrain rappelle sa dette, le bailleur surveille — et tout cela se dit tout haut, là où ailleurs on le feutre. Si vous vivez cette réalité, vous vous y reconnaîtrez à chaque ligne ; si elle vous est étrangère, entrez quand même, car elle met en pleine lumière ce que le pouvoir dissimule partout, et l'on comprend mieux sa propre charge en la regardant par cette fenêtre. Reste à savoir ce qu'un dirigeant gagne à traverser cette solitude plutôt qu'à la fuir : c'est là que ce billet veut vous conduire.


Le bureau s'est vidé. Les collaborateurs sont rentrés, les dossiers attendent en piles, la ville s'éteint derrière la vitre ; et le téléphone, seul, continue de vibrer. Un cousin veut une place ; un notable rappelle une promesse ; un homme du parti mesure ce que vous lui devez ; plus haut, un message attend, court, dont chaque mot compte double. Vous avez passé la journée entouré, réclamé, écouté — et vous voici seul, devant cette évidence que personne ne dit : votre solitude, ce n'est pas le vide, c'est le trop-plein.


On ne vous laisse jamais seul. On vous entoure, on vous presse, on attend de vous ; et toute cette foule vous tient compagnie sans jamais vous rejoindre. Chacun veut quelque chose de vous ; personne ne veut rien pour vous. Vous croyez qu'on vous étouffe de sollicitations ; en vérité, personne ne vient.


Chacun veut quelque chose de vous ; personne ne veut rien pour vous.


Regardez d'où l'on vous presse, vous comprendrez pourquoi personne ne vient.

En dessous, cette génération qui ne s'incline plus devant le titre. Un adjoint de trente ans vous a connu avant, ne vous doit rien, et juge chaque décision le soir même, sur son téléphone, à la seule aune de vos promesses tenues ou trahies. Le respect que vos aînés recevaient d'office, lui, il faut le gagner chaque matin.


À côté, la ville qui recompte. Vous nommez quelqu'un le matin pour ses seules compétences ; le soir, on a déjà relu la nomination autrement — de quelle région, de quelle famille, de quel bord.

On ne juge pas l'homme que vous avez choisi ; on pèse le camp qu'il sert.


Au-dessus, celui qui vous a mis là. Vous tenez de lui votre place, et cette place se rembourse : un coup de fil, un nom à caser, un marché à orienter. Refuser, c'est entamer le crédit qui vous a hissé. Et parmi ceux qui vous entourent, quelques-uns sont ses yeux.


Au-dedans, enfin, plus sourd : la façon dont vous êtes arrivé là. Vous la connaissez mieux que personne. Elle reste inscrite dans votre manière de tenir la place, et elle ronge, tout bas, la légitimité que vous auriez voulue tranquille.


Chacune de ces pressions ferme une porte où vous auriez pu poser quelque chose. À votre bras droit, pas un doute confié : demain, il s'en servirait. À un proche, pas un aveu de fatigue : elle se lirait en faiblesse, et la faiblesse, ici, se paie. Devant celui qui peut vous défaire, pas une fêlure : elle se retiendrait contre vous. Vous portez donc seul ce que personne ne vous ôte : le doute de la veille au soir, la peur sous le calme, et ces moments où vous ne savez pas, où votre rang vous interdit de le dire.


La tentation vient alors de remplir ce silence : un conseiller de plus, un cercle élargi, une cour plus dense. Mais on n'éteint pas la solitude en grossissant la foule ; on la recouvre, et elle attend dessous. Ce qui vous manque, ce n'est pas le nombre — il vous accable. C'est qu'aucune de ces mains tendues ne s'ouvre : elles se tendent pour prendre. Vous guettez, parmi elles, celle qui vous donnerait quelque chose sans rien réclamer ; et à force de la guetter, c'est vous qui vous fermez.


On n'éteint pas la solitude en grossissant la foule ; on la recouvre, et elle attend dessous.


On vous conseillera de mieux vous entourer, de choisir des hommes sûrs. Le conseil sonne juste et ne change rien : aucune organisation ne supprime cette solitude, parce qu'elle tient à votre place, pas à votre entourage. Reste une seule vraie différence. Vous pouvez la subir — la couvrir de bruit, d'audiences, du plaisir d'être attendu. Ou vous pouvez cesser d'attendre du dehors ce que le dehors ne vous donnera pas. Le jour où vous ne tendez plus la main pour recevoir, vous la rouvrez ; et une main rouverte peut, le lendemain, accueillir l'antichambre autrement.


Car demain, dès l'aube, l'antichambre se remplira de nouveau, et la file des mains se reformera. Mais le premier qui entrera, vous pourrez, pour une fois, l'écouter sans rien lui promettre, sans rien attendre de lui en retour ; il repartira sans la faveur qu'il venait chercher, et pourtant autrement, parce que, cinq minutes, il aura été regardé, pas jaugé.


Et c'est là que se déplace quelque chose de plus grand qu'un simple geste. L'homme qui cesse d'attendre de la foule ce qu'elle ne peut donner cesse aussi d'être dévoré par elle : il récupère la part de lui que le rôle lui prenait, et avec elle un jugement que la fatigue émoussait. Ceux qu'il dirige le sentent avant même qu'il le dise ; car on ne se donne pas au travail d'un homme qu'on redoute comme à celui d'un homme qu'on suit, et le meilleur d'une équipe — ce qu'elle offre quand elle n'a plus à se protéger — ne s'obtient jamais par l'ordre, seulement par la présence.


Vous gagnez surtout la seule autorité que ces quatre pressions ne pourront pas vous reprendre : ni celle du titre, qu'on conteste ; ni celle du parrain, qui se rembourse ; ni celle des faveurs, qui s'achète et se retourne au matin ; mais celle de l'homme qui demeure quand le bureau s'est vidé. C'est la seule qu'on ne vous ait pas prêtée — et donc la seule qu'on ne puisse vous ôter.

Vous ne serez pas moins seul ; la foule reviendra vous entourer. Mais vous ne la confondrez plus avec une présence ; et cette solitude que vous aurez cessé de fuir, vous en ferez, sans que personne vous l'ait donnée, le seul appui qui soit vraiment à vous.


Cette solitude — et l'art de la tenir sans s'y perdre — est une condition difficile. Mais c'est la seule qui vaille.

 
 
 

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