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L’employé qui se sert

10 août
4 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 6 jours

Série - Leadership africain

Quinze ans qu’il tient la caisse ; quinze ans qu’il ne vous a jamais fait défaut. Et vous découvrez qu’il prend — un peu, souvent, depuis longtemps. Le punir brise un homme ; le garder apprend à tous ce que valent les clés.

 

Vous ne cherchiez pas. C’est un fournisseur, un soir, qui laisse tomber une phrase de trop — une remise dont vous ignoriez tout, un arrangement qui ne remonte pas jusqu’à vous. Vous rentrez, vous ouvrez les registres que vous n’ouvriez plus depuis des années, parce que lui les tenait, et vous voyez. Pas un trou béant ; une érosion. Un pourcentage ici, une facture arrondie là, une caisse qui, chaque mois, manque de très peu. Rien qui saute aux yeux ; tout qui, additionné sur des années, forme une somme que vous n’osez pas dire à voix haute.


Il s’appelle — disons — Issa. Quinze ans dans la maison. Il était là avant vos meilleurs clients, avant votre deuxième atelier, avant la banque qui vous respecte aujourd’hui. Il a tenu la caisse pendant les mois où vous ne vous payiez pas ; il a fait patienter les créanciers avec un aplomb que vous n’aviez pas ; il connaît vos découverts, vos retards, la fois où vous avez pleuré dans la réserve. Ses enfants vous appellent tonton. Le vôtre porte, en deuxième prénom, celui de son père. Et cet homme-là vous vole depuis des années.


Le premier mouvement est une nausée, et il ne dit pas ce qu’on croit. Ce n’est pas l’argent ; la somme, vous l’encaisserez. C’est que vous ne l’avez pas vu. Quinze ans, et vous n’avez rien vu ; ou pire, vous n’avez pas voulu voir, parce que regarder les registres d’Issa, c’eût été insulter quinze ans. Votre confiance n’était pas de la confiance : c’était du confort. Vous découvrez, le même soir, et le vol, et votre propre paresse à l’avoir rendu possible.


Vient alors la tentation de la clarté, celle qui a le visage de la justice. La loi est de votre côté ; les preuves sont dans les livres ; un vol est un vol, et l’exemple est nécessaire, car toute la maison, bientôt, saura ce que vous avez fait ou n’avez pas fait. Convoquer, confronter, licencier, porter plainte peut-être : la ligne est droite, et chacun la comprendrait. Vous vous voyez la suivre. Vous vous voyez, aussi, le lendemain, croiser dans la rue les enfants qui vous appellent tonton.


Car voici ce que la ligne droite ne dit pas. Un homme de soixante ans, renvoyé pour vol après quinze ans, ne retrouve rien ; dans une ville où tout se sait, vous ne le licenciez pas, vous le rayez. Sa famille, qui n’a rien pris, paiera tout : l’école des petits, le loyer, le nom. Et l’exemple que vous croyez donner, la maison ne le lira pas comme vous l’écrivez ; certains y verront la justice, d’autres l’ingratitude d’un patron qui jette un vieux serviteur, et vous ne maîtriserez pas le partage. La sanction juste peut être lue comme une trahison ; c’est le risque que la loi n’efface pas.


Mais l’autre voie, la douce, ne vaut pas mieux, et il faut le regarder en face. Fermer les yeux, s’arranger, laisser Issa finir en paix par égard pour quinze ans — c’est enseigner à tous ceux qui n’ont pas les mains dans la caisse que la fidélité tolère le vol pourvu qu’elle soit ancienne. Votre magasinier honnête, votre jeune comptable qui refuse les enveloppes, votre chauffeur qui rend la monnaie au centime : ceux-là aussi vous regardent, et votre indulgence les instruit. Épargner Issa, c’est faire payer les justes. Il n’y a pas, ici, de porte par où l’on sorte les mains propres.


Vous convoquez Issa. Vous aviez préparé des mots ; il n’en faut aucun, car il sait pourquoi il est là avant que vous n’ayez commencé, et cela, cette absence de surprise, vous apprend qu’il portait ce poids depuis longtemps, peut-être plus lourdement que vous. Il ne nie pas. Il ne pleure pas non plus, et vous lui en voulez presque de cette dignité. Il dit une phrase, une seule, sur un enfant malade, une année, un engrenage — et vous ne saurez jamais si elle est vraie, ou si c’est la phrase que l’on tient prête pour ce jour que l’on savait venir.


Ce que vous décidez, alors, n’est ni la ligne droite ni la douceur ; c’est un montage bancal que nul manuel ne recommanderait, et que vous porterez seul. Vous chiffrez ce qui a été pris, et vous le lui faites reconnaître, par écrit — non pour la police, pour la vérité. Vous convenez d’un remboursement qui prendra des années et le suivra dans sa retraite. Vous le sortez de la caisse, sans tapage, par une réorganisation dont personne n’est dupe et que personne, non plus, n’est forcé de nommer. Il garde son nom ; il perd les clés. Ce n’est pas une justice ; c’est le moins de dégâts que vous ayez su trouver.


Personne n’est content, ce qui est peut-être le signe que vous n’avez pas trop mal choisi. Les uns vous trouvent faible d’avoir laissé filer un voleur ; les autres, dur d’avoir humilié un ancien ; Issa lui-même, à qui vous avez laissé son nom, vous salue désormais d’un peu trop loin, comme si c’était vous qui lui aviez pris quelque chose. Vous avez perdu, dans cette affaire, un homme que vous aimiez, une image de vous-même, et l’innocence de vos registres, que vous rouvrirez chaque mois, désormais, pour tout le monde.


Un soir, quelques mois plus tard, vous croisez le plus jeune de ses fils devant l’atelier. Il vous appelle tonton, comme avant, parce qu’on ne lui a rien dit, ou parce qu’on lui a dit et qu’à cet âge le mot tient encore. Vous lui rendez son salut. Vous rentrez. Et vous rouvrez les registres.

 


Sanctionner sans détruire, tenir la maison sans trahir les siens : certaines décisions ne se prennent pas dans les manuels, et ne laissent personne intact.

 
 
 

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