La synchronicité : cette opportunité qui frappe à notre porte
- Stéphane AVJ Courtemanche

- il y a 22 heures
- 9 min de lecture
Entre la crédulité qui croit tout et le rationalisme qui nie tout, une troisième voie : conjuguer l'instinct et l'intelligence.
RÉFLEXION · 11 MIN DE LECTURE
Vous avez déjà songé à quelqu'un que vous n'aviez pas vu depuis des années, et le téléphone a sonné dans l'heure. Un mot rare, croisé au matin, est revenu trois fois avant midi. Vous hésitiez devant une décision, et un inconnu, dans une file d'attente, a prononcé la phrase exacte qui vous manquait. Nous avons tous connu ces instants où le réel semble cligner de l'œil, où le hasard prend des allures de message adressé à nous seuls.
Devant eux, deux attitudes s'opposent, et toutes deux mutilent et ont faux. L'une s'abandonne à l'instinct sans retenue et conclut aussitôt : « c'est un signe, l'univers me parle ». L'autre ne se fie qu'à ce que la raison démontre et tranche : « pur hasard, n'y voyons rien ». Le crédule suit son flair les yeux fermés ; le sceptique bâillonne le sien et refuse de regarder ce qui, peut-être, méritait un regard. Or l'erreur est la même des deux côtés : avoir cru qu'une seule faculté suffisait.
Car nous disposons, pour affronter ce qui nous dépasse, de deux puissances et non d'une. L'intelligence, qui analyse, décompose, vérifie, et se méfie à juste titre. Et l'instinct — ce que De Gaulle, dans Le Fil de l'épée, nommait le flair du chef —, qui saisit d'un coup la totalité, là où la lumière manque. Toute la sagesse, devant une coïncidence, tient à les conjuguer plutôt qu'à sacrifier l'une à l'autre. Je ne prétendrai pas trancher ce que ces coïncidences sont en vérité, car nul ne le peut ; je veux parler des deux facultés par lesquelles nous pouvons en recevoir le sens sans nous y perdre.
--------------------------
L'instinct seul s'égare
Commençons par rendre justice au sceptique, car il a, le premier, raison. Livré à lui seul, l'instinct est une extraordinaire machine à trouver des formes : il voit des visages dans les nuages, des intentions dans le vent, des desseins dans la suite des événements ; les psychologues nomment apophénie cette tendance à relier ce qui n'a aucun lien. Nous sommes bâtis ainsi : repérer un prédateur derrière les hautes herbes a longtemps mieux valu que de l'ignorer, fût-ce au prix de mille fausses alertes.
S'y ajoute une simple affaire de nombres. Le mathématicien Littlewood observait qu'une vie ordinaire devrait rencontrer un « miracle », un événement d'une chance sur un million, environ une fois par mois, par le seul jeu de la multitude d'instants que nous traversons. La coïncidence stupéfiante n'est donc pas l'exception ; elle est statistiquement attendue. Et notre mémoire achève l'ouvrage, qui retient avec éclat la fois où nous avons pensé à un ami juste avant son appel, et oublie les mille fois où rien n'a suivi.
Disons-le sans détour : la plupart de nos coïncidences ne sont que cela, des coïncidences. L'instinct qui les lit sans le contrôle de l'intelligence se condamne à voir des signes partout, et à n'être plus, peu à peu, que le jouet de ses propres projections. Voilà pourquoi la raison est indispensable. Mais elle ne suffit pas davantage que lui.
--------------------------
Et pourtant, l'instinct saisit ce que la raison ignore
Car l'intelligence, à son tour, a ses limites, et les plus grands esprits l'ont su. À force d'analyser, de décomposer, de tout ramener à la cause et à la preuve, elle manque parfois le réel vivant — singulier, mouvant, qui ne se laisse pas mettre en équations. C'est la leçon que De Gaulle, à la suite de Bergson, plaçait au cœur du commandement : l'intelligence éclaire, mais c'est l'instinct qui tranche dans l'obscurité, quand il faut saisir d'un seul mouvement une situation que nul raisonnement n'épuise. Le chef véritable n'est ni le pur calculateur ni le pur impulsif ; il est celui qui, ayant tout pesé, sent ce que les chiffres ne disent pas.
Cet instinct-là n'a rien de l'impulsion du premier venu. C'est un flair cultivé, nourri d'expérience et d'attention, une mémoire devenue si fine qu'elle avertit avant les mots. Et c'est lui qui distingue, parmi mille coïncidences tièdes, celle qui nous saisit, nous fait frémir, survient à l'instant précis où son sens nous transperce. Ce n'est pas l'improbabilité qui la signale — le calcul, ici, ne dit pas tout —, c'est son à-propos, cette façon de répondre à une question que nous portions déjà.
Un esprit aussi peu crédule que Carl Jung voulut nommer ce trouble : il forgea le mot de synchronicité, parla d'un « principe de connexion acausale », et élabora l'idée avec le physicien Wolfgang Pauli. L'hypothèse n'a jamais été démontrée et ne le sera sans doute jamais ; mais qu'un clinicien de cette rigueur et un prix Nobel de physique l'aient prise au sérieux interdit de la balayer d'un revers de main. L'intelligence honnête, ici, reconnaît qu'elle ne tient pas tout.
L'intelligence éclaire, mais c'est l'instinct qui tranche dans l'obscurité.
--------------------------
Ni oracle, ni hasard : une question qui frappe
Comment, dès lors, accueillir ces instants, si l'on refuse à la fois d'y lire l'oracle et de les tenir pour rien ? Je propose une image. Une synchronicité n'est pas un message à déchiffrer ; c'est une question qui frappe à la porte.
Songez-y. Lorsqu'on frappe chez vous, vous ignorez qui se tient derrière le battant. C'est l'instinct qui vous fait dresser l'oreille et vous porte à ouvrir : il a flairé que cela, peut-être, importe. Et c'est l'intelligence qui, le battant ouvert, demande sans se payer de mots : qui es-tu ? que veux-tu vraiment ? La sagesse tient les deux gestes ensemble. Vous seriez insensé de ne pas ouvrir, par défiance ; plus insensé encore de prêter d'avance au visiteur un nom, un message, une volonté qu'il n'a peut-être pas. Ouvrir, puis regarder : l'élan, puis l'examen.
Tout le piège du crédule est de croire que la coïncidence porte un message déjà écrit, qu'il suffirait de lire — « l'univers veut que je quitte cet emploi ». Mais la coïncidence n'a rien écrit ; elle a frappé. Elle ne tranche pas, elle attire l'attention ; elle ne commande pas, elle invite à regarder ce que, peut-être, nous évitions de voir. Le sens, s'il en est un, ne se reçoit pas tout fait : l'instinct le pressent, l'intelligence l'éprouve, et c'est de leur accord qu'il naît — librement, lucidement, sous notre seule responsabilité.
Ouvrir, puis regarder : l'élan, puis l'examen.
--------------------------
Une rencontre, et derrière elle toute une vie
Je ne parlerais pas de tout cela avec cette assurance si je ne l'avais d'abord éprouvé. Qu'on me pardonne donc un détour par ma propre histoire, car elle dit mieux que tout raisonnement ce qu'une coïncidence peut ouvrir.
Il y a bien des années, j'ai rencontré un homme, Ali, dont rien ne me destinait à croiser la route. Je ne l'avais pas cherchée, cette rencontre ; elle ne portait aucun message et n'annonçait aucun destin. Elle a simplement frappé à ma porte, et j'ai ouvert. De notre amitié naissante est sortie, peu à peu, une vie que je ne soupçonnais pas : celle de la consultation, un métier que je ne connaissais pas, que je n'avais jamais envisagé, et qui allait pourtant devenir le mien pour des décennies. Si l'on m'avait annoncé, la veille de cette rencontre, où elle me conduirait, je ne l'aurais pas cru.
L'histoire ne s'arrête pas là, et c'est ici qu'elle me touche le plus. Dans le prolongement de cette même amitié, je me suis trouvé à organiser un voyage de groupe au Maroc, où je tenais le rôle d'accompagnateur. C'est sur ce voyage, né lui-même de ma rencontre avec Ali, que j'ai croisé celle qui allait devenir mon épouse, voilà trente-deux ans. Une amitié, un métier, un amour, une vie entière : tout cela tient, à la racine, dans une seule porte à laquelle on a frappé un jour, et que j'ai eu la grâce, ou la simple présence d'esprit, d'ouvrir.
Et pourtant, je me garderai bien de dire que cela « devait » arriver, que le ciel l'avait écrit, que tout était scellé d'avance. Je n'en sais rien, et le croire trahirait ce que je viens d'avancer. Ce que je sais est plus modeste, et plus sûr : la coïncidence n'a rien décidé à ma place. Elle a ouvert une possibilité ; c'est moi qui ai dit oui à cette amitié, oui à ce voyage, oui à cette femme. Le hasard a frappé ; la vie, il m'a fallu la bâtir. Ôtez l'un des deux termes et il ne reste rien : ni un destin sans ma liberté, ni ma liberté sans cet appel imprévu. La coïncidence ne fait pas notre vie ; elle nous en présente l'occasion, et nous laisse seuls, ensuite, devant le choix d'y répondre.
Regardez votre propre vie, et vous y découvrirez sans doute pareille bifurcation : un poste obtenu parce qu'un train avait du retard, une vocation née d'un livre ouvert par mégarde, une amitié décisive nouée dans une salle d'attente. Nous nommons cela la chance quand nous sommes modestes, le destin quand nous sommes lyriques. Je préfère y voir une porte, et la question qu'elle nous pose tout bas : étions-nous, ce jour-là, assez présents pour l'entendre, et assez libres pour l'ouvrir ?
--------------------------
Reconnaître suppose d'être prêt
Cette question mérite qu'on s'y arrête, car elle touche au cœur de l'affaire. Une coïncidence a beau frapper : encore faut-il, pour la reconnaître, être disponible. Et cette disponibilité n'a rien d'intellectuel ; elle ne se décide ni ne se raisonne, elle tient à un état intérieur plus profond, presque corporel, fait de calme et d'ouverture.
Je l'ai éprouvé en croisant celle qui allait devenir ma femme. Ce ne fut pas une déduction, ni un calcul de convenances ; ce fut une reconnaissance. Comme si, sans la connaître, je la reconnaissais déjà. Cela venait de loin en moi, d'une région que la pensée n'éclaire pas, et s'accompagnait d'un singulier apaisement — non l'excitation fébrile de qui croit décrocher le gros lot, mais un relâchement très doux, une évidence paisible où l'on se dit, simplement : c'est cela. L'instinct, là, parlait clair.
Encore fallait-il que l'intelligence ne le couvrît pas de son bruit. Car le calme n'est pas seulement le terrain de l'instinct ; il est le lieu où les deux facultés s'entendent enfin. Il faut distinguer deux états que tout sépare. La certitude fiévreuse de qui guette les signes, s'en saisit avec avidité et plaque du sens partout pour se rassurer : celle-là n'est pas l'instinct, mais la peur déguisée en instinct, et elle trompe presque toujours. Et la reconnaissance calme, qui ne saisit rien et reçoit tout, où le flair cultivé affleure sans le voile de la crainte ni du désir, et où l'intelligence, apaisée, peut l'écouter au lieu de l'étouffer. La première fabrique ; la seconde discerne. Ce n'est pas l'intensité du frisson qui mérite notre confiance, mais cette paix où l'instinct et la raison cessent de se combattre.
Qu'on ne s'y trompe pas, pourtant : même reconnue dans le calme, la coïncidence demeure une porte, non un verdict. Être prêt, ce n'est pas savoir d'avance ; c'est se tenir assez tranquille au-dedans pour que l'instinct parle juste et que l'intelligence l'entende, et que, si quelque chose de vrai se présente, rien en nous ne l'étouffe.
Ce n'est pas l'intensité du frisson qui mérite notre confiance, mais cette paix où l'instinct et la raison cessent de se combattre.
--------------------------
Ce qu'une coïncidence éclaire, c'est d'abord nous-mêmes
Toutes les coïncidences, pourtant, n'ouvrent pas sur l'inconnu comme celle-là. Souvent, au contraire, elles ne révèlent pas l'univers, mais nous-mêmes. Si l'une d'elles vous saisit, c'est qu'elle tombe sur un point déjà vivant en vous, une question que vous remuez en secret, une décision que vous ajournez, un désir que vous n'osez pas vous avouer. Le hasard n'a fait que poser le doigt dessus ; et c'est l'instinct qui l'a senti avant que la raison ne sache le nommer.
En ce sens, la synchronicité rejoint l'intuition dont je parlais ailleurs : elle dit, avant les mots, ce qui nous occupe déjà. Le voyageur qui tombe par hasard sur l'image d'un pays lointain et y reconnaît un appel ne reçoit pas un ordre du ciel ; il découvre l'ampleur d'un désir qu'il s'était dissimulé. La coïncidence est le miroir, non la source. Et c'est bien assez pour mériter notre attention, car nous nous connaissons mal, et tout ce qui nous éclaire sur nos propres profondeurs est précieux.
--------------------------
Tenir sa porte des deux mains
Vous l'aurez pressenti : ce regard sur la synchronicité prolonge ceux que je portais sur le discernement, sur l'intuition, sur l'intelligence non verbale. Toujours la même conviction, au fond — que l'esprit juste n'est ni le pur calculateur ni le pur sensitif, mais celui qui marie le flair et la réflexion. L'instinct sans l'intelligence s'égare dans ses projections ; l'intelligence sans l'instinct passe à côté du vivant. Aucune des deux ne suffit ; ensemble, elles voient.
Vivre attentif aux coïncidences, ce n'est donc pas guetter les messages d'un ciel bavard, ni les nier par principe. C'est tenir sa porte des deux mains : l'instinct qui la pousse, prompt à reconnaître ce qui résonne ; l'intelligence qui la retient, assez lucide pour n'être pas dupe du premier venu. Assez ouverte pour ne pas manquer ce qui, un soir, frappera vraiment ; assez gardée pour ne pas céder à toutes les ombres.
Le hasard ne nous doit rien et ne nous promet rien. Mais il nous arrive de le rencontrer à l'instant juste, là où une question nous attendait déjà, comme la mienne m'attendait, un jour, derrière le visage d'un inconnu devenu mon ami. Alors n'expliquons pas trop vite, et ne fermons pas trop fort. Sentons, pesons, et demeurons libres de ce que nous en ferons.



Commentaires